MISE EN CONTEXTE : Maxime Lavoie, directeur de sa propre compagnie Lavoie inc, est animateur d'une émission qu'il a créé qui s'appelle Vivre au Max et qui consiste à faire un défi. Maxime Lavoie fait aussi des rencontres secretes pour des personnes dépressives qui tentent de se suicider et leur explique qu'ils doivent se trouver un flambeau, quelque chose qui leur tient à c½ur qu'il ferrait en dernier avant de se tuer. Le Déluge est tout ce qui arrive dans ce qui est écrit en bas.
Trois millions deux cent mille auditeurs un peu partout dans le Québec fixent, atterrés, l'écran de télévision où Max Lavoie insulte tout le monde depuis une bonne minute. Au moment où l'animateur prononce la phrase Allumez vos flambeaux !, soixante-huit de ces téléspectateurs sortent une arme à feu soit de leur manteau, soit d'un sac, soit de sous leur fauteuil, et, avec un sang-froid teinté d'exaltation, se mettent à tirer.
Trente-neuf d'entre eux, assis dans leur salon, tirent sur les gens installés à leurs côtés. Parmi eux, Tim trente-six ans, de la Côte-Nord, qui se lève de son fauteuil et, pistolet à la main, exécute sa femme avant même qu'elle ne comprenne ce qui lui arrive. Ou Franco, quarante-sept ans, de Chaudière-Appalaches, qui sort une carabine de sous son divan et abat à bout portant sa conjointe, sa fille de neuf ans et son adolescent de quinze ans, qui la bouche pleine de croustilles a juste le temps de lancer un regard tétanisé vers son père avant de recevoir la balle en pleine tête. Ou Linda, trente-sept ans, de Charlevoix, qui vide son arme sur son mari en songeant à toutes les fois où il l'a battue, mais qui n'arrive pas à trouver la force de tirer sur sa fille de onze ans recroquevillée dans un coin du salon. Ou Édith, trente-trois ans, de Montréal, une célibataire sans enfants qui a invité quatre de ses voisines d'immeuble à venir écouter l'émission chez elle et qui réussit à en tuer trois à coups de revolver avant que la quatrième réussisse à se sauver en hurlant, l'oreille chaude arrachée par une balle. Ou Denis, dix-neuf ans, de Lanaudière, qui fait cracher deux fois sa carabine sur ses parents et qui fixe d'un air hébété son père qui râle en tenant son ventre en bouillie.
Seize autres, qui étaient invités à écouter l'émission chez des amis, sortent simultanément un pistolet de sous leur ceinture et abattent les gens autour d'eux. Comme James, trente-six ans, à Québec, qui assassine le couple qui l'a invité. Ou Pierrette, cinquante-quatre ans, en Montérégie, qui tire sur son frère et son propre conjoint et qui, en voyant sa belle-s½ur revenir des toilettes pour constater le carnage, la tue à son tour. Ou Maurice, cinquante-quatre ans, du Bas-du-Fleuve, qui n'abat qu'une seule des onze personnes présentes, son salaud de patron qui l'exploite depuis quinze ans, laissant les dix autres fuir de la maison. Ou Marie-Claude, vingt-deux ans, dans les Cantons-de-l'Est, invitée chez son amante qu'elle doit voir en cachette et à qui elle lofe une balle en pleine tête en pleurant. Ou Jacques, vingt-huit ans, dans les Laurentides, invité par des collègues de travail, qui élimine cinq des six personnes rassemblées autour de la télévision tandis que la survivante, une gamine de dix ans, rampe vers la cuisine, le bras droit désarticulé, en appelant sa mère pourtant morte. Deux prostituées, une à Québec et l'autre à Chicoutimi, font une fellation à leur client tout en jetant un ½il vers la télévision ouverte. Discrètement, sans cesser leur travail, elles glissent la main sous le lit et en sortent un revolver. L'une tire directement dans la tête de l'homme sur le point de jouir ; l'autre vise l'entrejambe de son client et, le visage éclaboussé de sang, l'observe pendant quelques instants se torde de douleur avant de l'achever. Dumont, en pleine réunion du conseil d'administration de Lavoie inc., sort un pistolet de son pantalon et se met à tirer sur tous ceux qui lui ordonnaient de fermer cette télévision deux secondes plus tôt. Lorsqu'il ne lui reste qu'une seule balle, il arrête de tirer. Tous les membres du Conseil sont morts, sauf Masina, miraculeusement épaegné, plaqué contre le mur, paralysé de terreur.
Audrey, quarante et un ans, de Gaspésie, espionne ses voisins par la fenêtre ouverte de leur maison. Le couple écoute Vivre au Max et, au moment où Lavoie prononce sa phrase-signal à la caméra, Audrey lève sa carabine mais ne trouve pas le courage de tirer à travers la moustiquaire. Elle entend alors un grognement, se retourne et voir le chien de ses voisins qui la fixe d'un air menaçant. Elle dirige l'arme vers l'animal et, par dépit, appuie sur la détente.
Enrico, quarante-deux ans, en Outaouais, se tient devant la vitrine d'un magasin d'électronique derrière laquelle dix téléviseurs, comme tous les jeudis soirs, diffusent l'émission. Même s'il n'y a pas de son, Enrico parvient à lire clairement sur les lèvres de Lavoie et, au moment où l'animateur prononce sa phrase-signal, le quadragénaire sort une carabine de sous son imperméable (alors qu'il ne pleut pas) et se met à arroser les piétons, réussissant à en atteindre quatre avant que les autres s'éparpillent à toute vitesse. L'une des victimes, un homme atteint au ventre, réussit à se cacher dans une ruelle et va se terrer tout au bout, entre deux poubelles. Lorsqu'il tente de se relever dix minutes plus tard, il n'y arrive pas, trop souffrant. Incapable d'appeler à l'aide, il râle pendant plus d'une heure avant de rendre l'âme.
Bruno, cinquante et un ans, de Lanaudière, qui n'a ni conjointe ni ami, a kidnappé une jeune fille de dix-sept ans le matin même. Maintenant, elle est attachée et bâillonnée devant la télé de Bruno, qui l'oblige à regarder l'émission. Lorsque Lavoie lance sa phrase, l'homme sort une carabine de son placard et tire une balle dans la cuisse de l'adolescente. Après quelques secondes, il lui loge une autre balle dans le bras et l'observe avec intérêt. Un troisième projectile traverse le sein droit de la fille et, finalement, l'air déçu, Bruno l'achève en lui faisant éclater la tête.
Émilie, dix-huit ans, en camping dans les Cantons-de-l'Est, installée avec le reste de sa famille devant la télé qu'on a sortie de la roulotte pour l'occasion, déplie son corps filiforme, lève un pistolet que ses muscles d'anorexique trouvent bien lourd et rire sur son père, sa mère, son frère de quinze ans et sur deux amis rencontrés la journée même. Elle aperçoit, à sa gauche, le campeur voisin qui penché vers un tas de bois, la fixe avec épouvante. Elle lève son arme et appuie sur la détente. Elle le manque et l'homme se sauve à toutes jambes. Émilie tire à nouveau. La balle rate encore sa cible, mais se fiche dans la gorge d'une autre femme qui passait par là. Émilie contemple les corps de sa famille à ses pieds et remarque à p eine les autres campeurs qui approchent en courant.
Parmis les soixante-huit membres du Déluge, six ont en leur possession des Kalachnikov. L'un d'entre eux, Louis, trente-quatre ans, de Québec, participe à un immense party gai organisé dans une maison privé. En sourdine, la télévision diffuse quelques personnes dont Louis qui, depuis son arrivée il a quinze minutes, porte un immense sac de toile en bandoulière. Au moment prévu, il l'ouvre et en sort le AK-46. Au départ, il avait l'intention de ne tuer que ses trois anciens amants mais, emporté par l'action, il se met rapidement à viser tout ce qui bouge et tue les huit personnes se trouvant dans le salon, dont deux de ses ex. Ensuite, il sort de la pièce, à la recherche de son troisième ancien petit ami qu'il n'a pas encore vu, mais tous les autres participants du party se sont sauvés. Il finit tout de même par dénicher celui qu'il cherchait dans une chambre à l'étage, au lit avec un autre homme, tous deux morts de peur, et il les élimine d'une simple pression de la détente.
Il y a aussi deux barmen, Pete et Serge, l'un qui travaille dans un bar de Laval, l'autre dans un bar de la Mauricie. Au-dessus du comptoir, la télévision diffuse l'émission et personne ne remarque le moment où les deux barmen disparaissent sous le bar, pour en ressurgir avec chacun un AK-47. Pete réussit à tuer les douze clients dans le bar, dont cet imbécile de Fern qui se fout de sa gueule depuis des lustres à cause de son problème d'élocution. Serge, plus émotif, n'en élimine que sept, laissant fuir les quatre autres.
Les quatre derniers, qui portent de longs manteaux malgré la chaleur estivale, sont allés seuls dans quatre bars qui diffusent l'émission. Martine, vingt-quatre ans, dans un bar de Québec, fait cracher l'arme automatique durant de longues secondes et réussit à abattre neuf individus avant que l'endroit ne se vide complètement. Léo, cinquante-deux ans, dans un club du Centre-du-Québec, abat rapidement les six seuls clients sur place, sous l'½il affolé de la barmaid. Quant à Jerry, vingt-sept ans, à Montréal, et Sylvain, trente et un ans, au Saguenay, ils se trouvent dans des bars tellement pleins que lorsqu'ils commencent à tirer, les gens trébuchent les uns sur les autres en tentant de se sauver. Les deux tireurs n'ont aucune difficulté à cribler de balles les dizaines de corps qui se massent en vain devant les deux sorties et prennent même le temps de recharger leur mitraillette. Certains clients réussissent à fuir, essentiellement par les grandes fenêtres pulvérisées, mais deux d'entre eux se tranchent dans leur propre sang. Quatre autres traversent la rue en hurlant et se font frapper par des voitures. À eux deux, Jerry et Sylvain tuent quarante-six personnes. Jerry, sans bouger du bar, fauche même trois curieux qui s'étaient approchés de la vitrine fracassée.
En moins de trois minutes, deux cent quarante-sept personnes meurent par balles aux quatre coins du Québec. Une fois leur ½uvre de destruction terminée, les soixante-huit tueurs sentent l'extraordinaire excitation qui les habitait une minute plus tôt s'effilocher, comme si elle s'était usée en quelques secondes. Leur flambeau s'éteint et, une fois les cendres éparpillées, ils constatent avec une terrible acuité l'immense vide de leur vie, qu'ils ont réussi à combler un court moment par le sang, les cris et la haine, mais qui maintenant, dans le silence de la mort, leur apparaît plus abyssal que jamais.
Et ils se disent que Lavoie avait raison. Malheureux mais rassurés, ils enfouissent le canon de leur arme dans leur bouche et, avec un maximum une minute de décalage entre le premier et le dernier, ils appuient sur la détente.
ecrit pas Patrick Senécal

